FemmeSavantes

FemmeSavantes comme un cri de liberté joyeux, lâché un soir dans un salon de femmes du 21ème siècle.

Une affirmation punk à coup de talon aiguille qui invente un mot avec une majuscule en plein milieu, pour l’inscrire dans le dictionnaire de nos désirs créatifs.

Les fondatrices de FemmeSavantes - artistes-auteurs et enseignantes - sont :

Hermine Karagheuz 1938-2021Bagheera Poulin 1972Messua Wolff 1990

En 2019, est né ce cercle ouvert, où entrent les artistes en toute liberté, selon les projets.

FemmeSavantes s’emploie à la pluralité des formes artistiques pour exprimer la parole excisée d’un féminin tenu trop longtemps hors du dispositif culturel et artistique.

Dans une volonté de transmission décloisonnée, FemmeSavantes œuvre dans un métissage constant des médiums d’expression : l’écriture, les art plastiques, la vidéo, la performance, l’interprétation, la musique. Ses projets hybrides parlent au féminin, ancrés dans notre époque, ils interrogent notre urgence, notre conscience face aux enjeux qui nous traversent.

FemmeSavantes, convie le public au cœur de ses performances, écrites et mises en scène par Bagheera Poulin, Directrice Artistique du Collectif.

FemmeSavantes

FemmeSavantes comme un cri de liberté joyeux, lâché un soir dans un salon de femmes du 21ème siècle.

Continuer la lectureRefermer le texte

Une affirmation punk à coup de talon aiguille qui invente un mot avec une majuscule en plein milieu, pour l’inscrire dans le dictionnaire de nos désirs créatifs.

Les fondatrices de FemmeSavantes - artistes-auteurs et enseignantes - sont :

Hermine Karagheuz 1938-2021Bagheera Poulin 1972Messua Wolff 1990

En 2019, est né ce cercle ouvert, où entrent les artistes en toute liberté, selon les projets.

FemmeSavantes s’emploie à la pluralité des formes artistiques pour exprimer la parole excisée d’un féminin tenu trop longtemps hors du dispositif culturel et artistique.

Continuer la lectureRefermer le texte

Dans une volonté de transmission décloisonnée, FemmeSavantes œuvre dans un métissage constant des médiums d’expression : l’écriture, les art plastiques, la vidéo, la performance, l’interprétation, la musique. Ses projets hybrides parlent au féminin, ancrés dans notre époque, ils interrogent notre urgence, notre conscience face aux enjeux qui nous traversent.

FemmeSavantes, convie le public au cœur de ses performances, écrites et mises en scène par Bagheera Poulin, Directrice Artistique du Collectif.

Portrait de Messua Wolff
Messua Wolff

ASHES TO ASHES

Le travail de Messua Wolff s’inscrit dans une optique organique. Elle interroge la notion d’altération, la décomposition, et est articulé autour de l’évanescence.

Là où les peintres cherchent d’ordinaire à découvrir des procédés chimiques aptes à fixer leur peinture sur la toile afin de la pérenniser non pour l’éternité mais pour plusieurs siècles malgré l’altération du temps, M.W, elle, s’intéresse au processus dégénératif à la fois sur le plan ontologique et comme motif.

Lire la suiteRefermer le texte

Le travail de Messua Wolff s’inscrit dans une optique organique. Elle interroge la notion d’altération, la décomposition, et est articulé autour de l’évanescence.

Là où les peintres cherchent d’ordinaire à découvrir des procédés chimiques aptes à fixer leur peinture sur la toile afin de la pérenniser non pour l’éternité mais pour plusieurs siècles malgré l’altération du temps, M.W, elle, s’intéresse au processus dégénératif à la fois sur le plan ontologique et comme motif.

Sa création ne se limite pas à ce qui est posé sur support : matériau, couleurs, surface et support sont parties intégrantes non de sa technique mais de cette création.

A partir de divers « déchets » végétaux, elle compose des œuvres où rien ne se fixent, des motifs qui dégénèrent, se métamorphosent, s’oxydent, prennent de nouvelles couleurs, de nouvelles formes. C’est ce champ-là – et ce qu’il dit du temps, de la vie, de la décrépitude, de la mort – qu’elle explore et expérimente avec une délicatesse qui n’exclut pas une réelle violence sous-jacente.

D’autre part, son travail articule et prolonge en quelque sorte sa réflexion globale sur l’écologie et les combats militants qu’elle mène dans la rue. Si la connexion est inévitable, Messua a su trouver la distance pour que son travail artistique ne se dilue pas dans cet engagement mais qu’au contraire cet engagement serve et sublime sa création. Pour cela il faut avoir le courage de plonger en soi, de patauger dans ses propres marécages comme un paludier pour en remonter la substance moelle et la convertir.

C’est ce qu’a su faire Messua. C’est en cela que son travail se distingue du simple exercice conceptuel un peu vide un peu vain. Et c’est ce qui fait d’elle une artiste.

Marc Dufaud

Portrait de Bagheera Poulin
Bagheera Poulin

NO SURRENDER

« J’ai tendance à subvertir le système »(Bob Dylan &… Marc Dufaud !!!)

Itinéraire d’une enfant pressée – précieuse pourrait-t-on ajouter si on ne craignait pas le ridicule poquelinesque !

Bag c'est l'histoire d'une femme pressée… Pressée d’impatience, pressée de vivre et animée d’une inextinguible soif de faire parce que tenaillée par l’angoisse de n’avoir ni le temps ni les moyens de tout dire, de tout faire.

Une femme Pressée… si on ne craignait pas une fois de plus ce diable de ridicule, on ajouterait pressée comme un citron pour en extraire tout le jus en gardant la pulpe avec ce qu’il faut d’acidité !

Si le combat face au temps est perdu d’avance, cette urgence décuple sa boulimie son verbe et son énergie.

Lire la suiteRefermer le texte

Bag c'est l'histoire d'une femme pressée… Pressée d’impatience, pressée de vivre et animée d’une inextinguible soif de faire parce que tenaillée par l’angoisse de n’avoir ni le temps ni les moyens de tout dire, de tout faire.

Une femme Pressée… si on ne craignait pas une fois de plus ce diable de ridicule, on ajouterait pressée comme un citron pour en extraire tout le jus en gardant la pulpe avec ce qu’il faut d’acidité !

Si le combat face au temps est perdu d’avance, cette urgence décuple sa boulimie son verbe et son énergie.

A 18 ans, comme tant d’autres mais déjà singulière, elle s’inscrit au cours Florent dans la classe d’Isabelle Nanty. Là où les jeunes filles en fleurs n’y font qu’une brève escale ludique, elle s’y investit avec fougue ; elle apprend à jouer bien sûr mais surtout elle absorbe tout, fourbit ses armes, ses gouts, son esthétique, sans pour autant se reconnaître pleinement dans la forme classique qu’on lui enseigne. Tout en vouant une admiration infinie aux grands auteurs classiques qu’elle lit et relit constamment ce qui l’inspire par la pertinence et la modernité, elle tend (ré)novatrice, une approche oblique qui la porte assez naturellement vers un théâtre d’avant-garde/ théâtre de la Cruauté où elle se reconnaît sans pour autant y adhérer pleinement.

Premiers contacts, premières auditions, premiers engagements, premières illusions aussi et premières désillusions…

Mais la désillusion a ceci de formidable qu’elle trempe en acier inoxydable la volonté pourvu qu'on se vaccine contre l’amertume qu’elle inocule, poison plus meurtrier que tous les covid 20, 21 et autres venins à la mode.

Déterminée et ambitieuse, Bagheera court les castings, décroche quelques répliques ici, fait des apparitions là et finit par se faire remarquer ; on lui propose alors des rôles qui valent bien pour gagner sa vie – n’est-ce pas – quelques modestes concessions (sacrifices ?). Intransigeante, elle refuse parfois : certains principes, certaines révoltes ne sont pas négociables.

Son intégrité - qui jamais ne se confond ni ne flirte avec de l’intégrisme - lui aura sans doute barré une voie royale sinon quelques autoroutes à tapis rouge ; qu’importe ! elle a bifurqué sur des voies de traverses absolument plus passionnantes sur le plan artistique, plus exigeantes, mais plus risquée et bien moins glamour.

D’ailleurs, le costume de comédienne qui lui semblait déjà une cotte « mâle » taillée, se révèle désormais trop étriquée, elle y étouffe, le déborde largement. It’s not enough…

L’imaginaire en ébullition, elle se recentre alors sur l’écriture et le théâtre même si la nécessité faisant loi elle ne peut pas toujours monter ses propres textes.

S’il reste aujourd’hui encore son média de prédilection, on ne saurait l’enfermer ni la restreindre à la seule pratique théâtrale même prise dans son acceptation la plus large.

La scène est pour elle autant un royaume qu’une passerelle…

Après l’avoir affinée, elle va affirmer sa vision d'où ses incursions et emprunts à d'autres formes d’expression, d’où surtout sa volonté de tendre vers une forme d'art total où les médias se complètent, se répondent et s’interrogent : scène - cinéma – vidéo - musique – cirque - danse - arts plastiques …

Sa démarche et ses projets de pièces lui valent l'attention de quelques mécènes - étatiques ou pas - qui lui donneront les moyens de s'exprimer. On retiendra principalement « La maison des métallos » structure qui l’accueillera en artiste associée sur plusieurs années ses locaux du 11ème. Elle en fera son jardin, plus exactement son champ, un champ d’expérimentation qu’elle va sillonner, labourer, creuser, ensemencer pour en récolter in fine la substance moelle, nourriture de l’âme et du cœur.

Là, elle multiplie les collaborations, provoque des rencontres surprenantes et improbables, suscite de véritables collusions artistiques entre musiciens, plasticiens, vidéastes.

Les créations s’enchaînent, tantôt représentations, tantôt événementiels plus ou moins éphémères : musiciens, stylistes, plasticiens, peintres, photographes, chorégraphes, vidéastes entrent dans son tourbillon apportent leur contribution et se fondent dans cet univers éclectique qui lui ne se fond nulle part et certainement pas dans le décor ni dans la bouche !

C’est un univers âpre dur qui frotte et râpe, qui dérange, agace, séduit, parfois les trois à la fois. Son écriture est de la même trempe. Un univers polymorphe, tissé de beauté et de violence, d'emprunts assumés et de créativité, où mythes anciens et réalité sociale contemporaine entrent en interaction pour produire du sens, du Bô !

Avec Ophélie puis Marilyn – dont elle publiera le texte - elle crée des ovni arty hyperboliques déclinés sous des formes à la fois complémentaires et dissociables : performance live, vidéo, musique, plaquette et même un blog en forme de journal.

Artiste engagée dans son art, dans son temps et par son sexe, Bagheera écrit comme elle vit, avec force et générosité, mais c'est surtout comme metteuse en scène qu'elle donne la pleine mesure de sa créativité et de la pulsion de vie qui l’anime; fourmillant d'idées innovantes, dérangeantes surprenantes, ses créations ne se contentent pas d’activer ou d’articuler des textes, elle les chargent en énergie noire et blanche à la façon des poésies de Daumal, les électrisent, en découvrent un sens parfois caché au cœur d’un flux intense.

Les créations deviennent créatures, créatures hybrides monstrueusement belles qui ont besoin d’espace pour se mouvoir et s’exprimer.

En 2016, Bagheera plie bagages ; (prenant ses distances avec sa ville natale, et laisse derrière elle un entre-soi dont elle a épuisé les charmes). Bye bye Paris, direction bordeaux pour remettre les compteurs à zéro, faire table rase du passé et tout le toutim.

A peine installée en Gironde, la nécessité faisant loi, elle accepte d’endosser une panoplie de … professeur dans la toute nouvelle école Florent qui vient d’ouvrir. Elle enchainera les ouvertures d’enseignes en faisant naitre l’antenne Cours Simon-Bordeaux.

Malgré ses doutes et ses peurs, elle assume son rôle avec fougue et professionnalisme, découvre les vertus de la transmission.

A l’instar de la façon dont elle soigne ses fleurs au cœur de son jardin terrasse, elle aime à faire s'épanouir les personnalités, elle sait en révéler toute la sève. Après tout, ce n’est pas pour rien que FLEUR est l’anagramme de fêlure !

Rapidement sa capacité à rassembler et à fédérer fait florès.

Elle convertit ses cours en laboratoire et embarque ses classes dans une aventure artistique et humaine unique capable d’éveiller ou de booster la vocation des plus engagés et de réveiller chez les autres – ceux nombreux qui ne seront certainement pas acteur - « l’humain qui est en eux ».

L’acte de transmission se change alors en sacerdoce. ET si elle craignait d’y laisser sa peau d’artiste, c’est le contraire qui se produit malgré l’adversité et les aléas du genre confinerie générale Bagheera conçoit, écrit, dirige et met en route de multiples projets.

En 2017, elle pose les bases avec Hermine et Messua du collectif «FfemmeSavantes », projet né du constat commun qu’elles font d’un réel déficit de la parole des femmes du moins telle qu’elles trois la conçoivent quitte à se démarquer de la pensée dominante. Portées par la même aspiration, à savoir promouvoir une forme de féminisme (de féminité) sexué déclinée sous diverses formes (lectures, performances, créations, site, essais…), elles réunissent leurs textes anciens, en travaillent de nouveaux et ouvrent le collectif à celles et ceux que leur démarche inspire.

Le lien puissant qui unit trois femmes de générations différentes mais de sensibilité commune, est tel qu’en dépit de la disparition d’Hermine, en 2020, portant désormais seule ce projet, Bagheera va se battre pour le faire exister.

S’estimant dépositaire de la mémoire de son amie, égérie seventies, elle a assemblé une troupe, entamé les répétitions et finalise à l’instant même ce site. Plus qu’un hommage, un acte d’amour qui résume finalement le véritable Savoir de femmes avec lesquelles il va falloir compter et plus particulièrement de Bagheera Poulin.

FemmeSavantes transpire cette quête et se veut une arme de guerre dont B est tantôt la tête chercheuse tantôt le missile équipé d’un dispositif autonome lui permettant de rectifier le manque de moyens.

Marc Dufaud

Portrait d’Hermine Karagheuz
Hermine Karagheuz

JOUER CONTRE LA MORT

TEXTE INTÉGRAL · MARC DUFAUD

« L’hermine est connue pour ses jeux effrénés et ce dès le plus jeune âge. Ces initiations juvéniles lui permettront à la fois de chasser ses proies et de se soustraire à ses prédateurs. »(Fiche internet faune et flore)

Jouer ce n’est pas apprendre à mourir, c’est même le contraire. L’acteur se défie de la mort mais ne la défie pas, il en esquive la réalité et l’imminence en la simulant. Car, s’il nous prenait l’idée saugrenue d’attraper la vie par sa fin l’évidence de notre inextinguible solitude nous condamnerait à vivre sans amour ni partage…

Hermine K est décédée en avril 2021. Elle était comédienne. A ce titre, il y a eu des hommages médiatiques posthumes notamment la lecture – calamiteuse - sur France Q d’un texte qu’elle avait écrit, « dette d’amour », racontant l’agonie dans un hôpital parisien de son compagnon Roger Blin, évocation crue et clinique. Prémonitoire.

Lire la suiteRefermer le texte

Jouer ce n’est pas apprendre à mourir, c’est même le contraire. L’acteur se défie de la mort mais ne la défie pas, il en esquive la réalité et l’imminence en la simulant. Car, s’il nous prenait l’idée saugrenue d’attraper la vie par sa fin l’évidence de notre inextinguible solitude nous condamnerait à vivre sans amour ni partage…

Hermine K est décédée en avril 2021. Elle était comédienne. A ce titre, il y a eu des hommages médiatiques posthumes notamment la lecture – calamiteuse - sur France Q d’un texte qu’elle avait écrit, « dette d’amour », racontant l’agonie dans un hôpital parisien de son compagnon Roger Blin, évocation crue et clinique. Prémonitoire.

Or, derrière l’histoire de cette comédienne il y en a une autre tout comme il y a derrière le portrait de « la dame à l’hermine » peinte par Vinci un autre portrait qui fascine encore les historiens de l’art.

Hermine c’est cette jeune fille au sourire pâle vendant ses plaquettes de poésie au café du Flore dans le film de 1967 « désordre à 20 ans » signé Baratier - antidote fiable au vomitif « mourir à 30 ans » de Goupil (Tous les Goupil contre un seul Baratier, cinéaste hélas oublié !). Dès lors, comme on se couvre d’un manteau rare, Hermine endossera celui de muse et de comédienne.

40 ans durant, elle évoluera avec aisance au sein d’un univers artistique exigeant dont l’arc part du théâtre de la cruauté d’Artaud pour se tendre jusqu’au cinéma d’auteur en passant par l’avant-garde et l’expérimental. Appliquée et impliquée dans ce théâtre/cinéma réflexif, novateur – parfois un tantinet élitiste et autosuffisant - elle le fera sien y nouant d’indéfectibles amitiés. Figure satellite, rarement premier rôle, elle sera pourtant partie prenante d’une flopée d’aventures théâtrales marquantes de la fin du 20eme. On retient des noms jetés à la volée comme autant d’indices sur ses affinités : Rivette, Billetdoux, Chéreau, Marc’O, Kahane, Quehec… Jouer fut son moteur et sa nourriture. A plus de soixante-dix ans, elle lisait encore avec une remarquable intensité des textes de Daumal *

Septuagénaire, sa silhouette d’adolescente étique restait étonnement inchangée quoique fragilisée, comme fissurée. Son visage intriguait : il accusait les marques du temps tout en le remontant dans un mouvement non pas antagoniste mais complémentaire. Un visage mouvant tantôt femme-enfant, tantôt enfant vieilli prématurément, selon les jours, les instants parfois. Prémonitoire…

Vieillir, c’est contempler la débâcle du corps accompagné par celle plus ou moins lente de l’esprit. La désagrégation inéluctable, le grignotement indicible de ce qui nous fonde, de ce que l’on a cultivé et entretenu, enseigne à la dure à ceux qui l’auraient négligée la nécessaire humilité.

Refusant que celle-ci ne se convertisse en humiliation, et au prix d’incommensurables douleurs, certains êtres creusent à l’intérieur d’eux-mêmes comme on creuse une plaie avec un surin, pour atteindre ces profondeurs entraperçues enfin accessibles (la kabbale ne se lisait autrefois que passé la quarantaine). D’autres s’engagent dans un processus de retour à soi, retour à tout, plus mystérique, incommunicable du moins par les mots. C’est cette restauration qu’a accompli Hermine. Car sa réelle singularité finalement c’est dans cette surprenante apocatastase qu’elle se niche.

Soucieuse de ne pas déroger, elle aura joué le jeu, tenu son rôle – en vraie comédienne ! - près de 50 ans jusqu’aux limites de ses forces. S’est-elle épuisée à donner le change ? Une brèche s’est-elle ouverte en elle ?... Possible. Hermine semblât dès lors doucement lâcher prise affichant un souverain détachement pour tout ce qui l’avait animé et défini jusque-là. D’abord indicible la fêlure se transformant en lézarde finit par inquiéter son entourage, déjà déconcerté par ses absences, errances, et autres désordres.

S’il est séduisant à 20 ans, à 80, le désordre alarme ! En particulier lorsqu’il prend des allures de chaos domestique et intime quand bien même ce désordre ne serait « qu’un désir d’ordre et de perfection contrarié » (Dostoïevski).

Engouffrée dans la lézarde, la femme-enfant retrouvait ses racines arméniennes, première étape d’un voyage immobile à rebours. L’Arménie d’Herminie – l’allitération suffit. Elle en connaissait la géographie, l’histoire, ancienne et récente, le peuple et la langue. Intarissable sur le sujet, elle plongea encore plus loin dans son passé et se souvint de son enfance au sein de la diaspora établie à Issy, se rappelant ses jeux de gosses dans la rue, l’Occupation, ses escapades à Paris ; elle évoquait avec une admiration touchante son père, musicien fantasque, volage et absent, un père intermittent du spectacle avant l’heure.

Finalement, il y a deux ans, avec son consentement – c’est essentiel -, ses proches l’ont installée dans l’un de ces hospices modernes qu’on nomme ephad comme on dit senior plutôt que vieillard. C’est ici qu’elle avait choisi d’achever son voyage qu’elle savait sans retour.

Et c’est ici aussi, aux portes de l’établissement parisien, qu’elle a consenti à se délester de tout excédent, abandonnant définitivement son bagage devenu bien trop encombrant, trop lourd pour elle. Quant à son « manteau d’Hermine », armure désormais superflue, elle l’a jeté dans la première poubelle venue. Un adieu clin deuil à Beckett. Fin de partie. Game over !

Dépouillée de tout mais riche d’elle-même, elle a franchi le seuil de cette antichambre de la mort dont elle allait abolir la désespérance ordinaire en transformant sa propre chambre en une chambre intérieure à la porte de laquelle butaient les incrédules et les médecins. De l’extérieur, pourtant, les nouvelles n’étaient pas bonnes. Le confinement n’arrangeant rien, ses proches craignaient qu’elle ne se soit enfoncée dans une nuit totale. Mais il n’y a de nuit noire ou érubescente que pour les damnés.

Hermétique à ce qu’elle ne peut saisir - mais pressée de nommer pour ne jamais sembler dépassée - la médecine préfèrera parler de « régression », de « sénilité ». Mais la science n’admet jamais, ni ne cautionne rien au-delà de ce qu’elle circonscrit elle-même au champ expérimental ; elle s’en tient au phénoménal. En réalité ayant traversé le miroir/mouroir, Hermine, s’était évadée depuis belle lurette.

Roulant le ciel comme on roule un tapis perse, elle a soufflé sur le vent, poussé les nuages, dégagé l’horizon pour ouvrir les cieux et aspirer l’au-delà. Son état d’innocence retrouvé, elle aura accompli sa propre apocatastase raccordant son âme à sa parcelle d’éternité. Une innocence contagieuse qui ravira et ravivera l’ensemble des pensionnaires solidaires portés et emportés par son élan. Out of this world. A leur tour…

« Heureux les cœurs purs car ils verront Dieu. Heureux les simples d’esprit le royaume des cieux leur appartient. »

*Daumal qu’on semble enfin découvrir au grand dam d’un cercle d’initiés désespérés de cette révélation ; don’t mind ! Pour les plus élitistes, il reste RG Lecomte !)

Marc Dufaud

FemmeSavantes dans Art total

Créations du collectif